- Enseignant-e: Yasmine Atlas
Tenues ici et là pour le premier roman sentimental français sinon européen, Les Angoisses douloureuses qui procèdent d’amour (1538) relatent le destin tragique d’Hélisenne et Guénélic. C’est l’histoire à priori banale d’un désir réciproque aussi intense qu'impossible à contenter, la dame étant mariée. Mais le récit en est frappant, d’abord par l’allure autobiographique de l’ouvrage, signé du pseudonyme d’Hélisenne de Crenne, et par le choix d’une structure narrative faisant se succéder les points de vue de la dame et de l’amant. Au livre premier, la dame relate en je ce qu’elle appelle avec insistance ses Angoisses, résultat de cette passion contrariée par la morale («l’honneur», «la réputation»,…) comme par l’incertitude pesant sur les intentions de l’amant. Au livre second, on accède aux Angoisses de Guénélic, qu’il rapporte à la dame après avoir été balloté tel Ulysse à travers la Méditerranée. En manière d’épilogue, le troisième livre élabore une fiction éditoriale en donnant voix à un compagnon de Guénélic après la mort des amants : c’est à lui, ainsi qu’à l’étonnante intervention des principales divinités de la mythologie grecque, que l’on doit l’impression (et donc la transmission) du récit, laissé à l’état manuscrit par la dame.
Le séminaire proposera d’accorder une attention particulière au statut que ce texte confère à l’écriture de la douleur, seul exutoire offert à la protagoniste à côté des propos révoltés qu’elle peut faire résonner dans l’intimité de sa chambre. Lorsqu’elle se trouve face à d’autres, y compris (et peut-être surtout) dans le dialogue avec son amant, la dame est fortement contrainte dans son expression : on s’intéressera aux stratégies du détour qu’elle mobilise dans le langage verbal comme non verbal, ainsi qu’aux effets somatiques, non seulement de l’amour contrarié mais aussi de la parole entravée, de l’emprise sociale qui se mue bientôt en emprisonnement physique. Enfin, au-delà de la seule succession des points de vue offerte par la structure du roman, on examinera le dialogisme à l’œuvre dans les propos de chacun des protagonistes, mari compris : lorsqu’ils relaient un discours moral hors de tout commentaire, faut-il en déduire qu’ils y adhèrent ? Les explications de texte pratiquées au fil du semestre pourraient bien mettre en évidence quelque chose d’ambigu dans le geste même de la confession, face au papier comme d’ailleurs face au prêtre.
Première séance du séminaire : jeudi 19 septembre à 14h15.
Édition de travail: Hélisenne de Crenne, Les Angoisses douloureuses qui procèdent d’amour, Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, coll. La cité des dames, 2005 (réimpression 2024).
Une commande a été passée à la Librairie du Boulevard : toute personne inscrite à l’espace Moodle du séminaire sera automatiquement avisée de l’arrivée des exemplaires.
Contenu sensible : violence conjugale, tentation du suicide
