- Enseignant-e: Martin Rueff
Le vers est-il une contrainte qui libère ou faut-il s’en libérer ? La prose est-elle alors le destin du poème, sa sobriété ? Pour deux poètes contemporains, Michel Deguy et Jacques Roubaud, le vers est tout uniment un enjeu et un problème.
Un enjeu parce que le vers démarque le poème. Le poème se fait bien voir comme poème en vertu de la coupe. La coupe du vers est l’engagement du poème. Il interrompt, inscrit dans l’espace le recommencement de chaque ligne par l’enjambement et signale l’écart du poème par apport à la linéarité de la prose. Ainsi les vers imposent au lecteur le rythme de leur versura – ce geste ambigu qui suspend la phrase à une syntaxe seconde, tournée vers l’arrière (versus) et vers l’avant (pro-versa) et qui fut longtemps la condition du boustrophedon.
Mais le vers est aussi un problème car une fois accepté la rupture du vers libre, il semble ne rester que deux solutions pour qui veut marquer la coupe : revenir au vers métrique, traditionnel s’engouffrer dans une coupe sans mètre. Deguy et Roubaud ne posent pas ce problème de la même façon. Ils ne le théorisent pas de la même façon. Leurs vers ne se ressemblent pas.
Au cœur du renouveau récent des théories de la versification, Deguy aura été le théoricien de la diérèse et du e muet. La diérèse nomme l’hésitation de l’identité ou de la différence dans le vers (1 = 1 ou 1 = 2) ; le e muet, l’opérateur de cette hésitation (1 = 1 ou 1 = 0). Deguy aura étudié les vers de Baudelaire, de Verlaine et d’Apollinaire entre autres pour dire l’importance de l’impair.
La Vieillesse d’Alexandre a assis la fortune de Roubaud en tant que métricien. Il invente une forme de décompte pour la métrique française, il s’en fait l’historien et le praticien.
Il ne s’agira pas d’opposera ces deux poètes, ni de chercher à les marier. On lira leurs vers et étudiera leur théorie du vers pour poser la question des vers pour aujourd’hui et pour demain.
Bibliographie
Michel Deguy
Donnant donnant, Poèmes, 1960-1980, Paris, Gallimard, 2006
Comme si comme ça, Poèmes 1980-2007, Paris, Gallimard, 2012
L’Impair, Farrago, 2001
Jacques Roubaud
Je suis un crabe ponctuel. Anthologie personnelle (1967-2014), Gallimard, Paris, 2016
La Vieillesse d'Alexandre. Essai sur quelques états récents du vers français, F. Maspero, Paris, 1978 (2000)
Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », Paris, 2016