- Enseignant-e: Martin Rueff
Ma3 / Mardi 8-10. Au pied des lettres. La littérature et ses imaginaires graphiques
Au sein des interrogations passionnées sur la fin de l’exception humaine, la question de l’écriture fait aujourd’hui l’objet de positions contradictoires (qui mêlent volontiers arguments descriptifs et évaluatifs) difficiles à accorder : l’homme serait-il le seul animal à écrire ? et si cette exception était établie, serait-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Pour les uns, c’est l’écriture, et plus précisément l’écriture alphabétique, qui aurait séparé l’homme de la nature. Cet argument a été énoncé de manière radicale : tant que les hommes parlaient sans alphabet ils appartenaient au monde, comme les autres êtres vivants. L’écriture alphabétique aurait signé la coupure de l’homme d’avec la nature. D’autres séparations s’en seraient suivies. Et il faudrait, autant que faire se peut, rétrograder en deçà de cette catastrophe. Mais pour les autres, les animaux écrivent eux aussi : leurs traces sont des signes et il n’y a aucune raison de ne pas considérer ces traces comme des lettres, sinon à faire preuve d’un aveuglement et d’une surdité coupables.
Les conséquences de ce débat sur la littérature sont importantes : dans un cas, il faut remonter à la voix en-deçà même des lettres ; dans l’autre on demande au poème de suivre le mouvement de ces lettres comme naturelles, de frayer dans leurs traces, d’épouser la prose du monde. Mais qu’est-ce qu’une lettre ? Qu’est-ce qu’écrire ? Dans son dernier cours au Collège de France, Benveniste renverse l’opinion commune selon laquelle la langue serait indépendante de l’écriture, qui ne serait qu’un signe de la parole. Il affirme au contraire que c’est l’écriture et l’écriture seule qui a permis à la langue de se constituer comme un système de signes. Parce que l’écriture est tout uniment un relais, une substitution et une reprise, elle a permis à la langue de se représenter elle-même et de se transformer ainsi en un organisme signifiant. Elle serait à ce titre un acte fondateur au sens propre, « qui a changé complètement la figure de la civilisation et a été l’instrument de la révolution plus profonde que l’humanité a connue depuis l’invention du feu ».
Aidés d’anthropologues et de linguistes nous prendrons la littérature au pied de la lettre, au pied des lettres et nous interrogerons des écrivaines et des écrivains amoureuses et amoureux des lettres. On peut certes s’intéresser à la graphie des poètes, question qui est tout uniment technique et historique, on peut aussi s’interroger sur leur imaginaire (tout uniment lui aussi technique et historique) du détachement de la lettre. Il arrive que les poètes réservent toute leur attention à la lettre, à sa croissance, à son apparition, à son effacement. Ce sont des poètes grammatophiles. Certains (il suffit de penser au sonnet des voyelles de Rimbaud) s’attachent à telle ou telle lettre. D’autres à leur détachement. Nous essaierons de les suivre dans leurs imaginaires graphiques.
Une bibliographie générale sera distribuée au début du cours.
