- Docente: Martin Rueff
Attention : chef d’œuvre ! La Julie ou la Nouvelle Héloïse (1762) ne fut pas seulement l’un des romans les plus lus, les plus aimés, les plus commentés par les lectrices et les lecteurs du dix-huitième siècle : il offre la synthèse des traditions poétiques et narratives de la littérature occidentale de la poésie courtoise à Richardson et ouvre le roman à des possibles neufs qu’exploiteront les romanciers et les poètes du XIXème siècle ; ce n’est pas uniquement la grande synthèse du système et de la pensée de Jean-Jacques Rousseau où l’on trouve mis en œuvre, distribués entre les personnages de l’intrigue, les grands thèmes de son anthropologie politique et de sa morale : Rousseau compose son roman avec l’Emile et le Contrat Social. Mais il y a plus : c’est un immense roman d’amour, incandescent, bouleversant et qui échappe à la mise en ordre du projet et du calcul. C’est le roman de deux êtres pris dans la violence d’une passion prise dans la violence de la vie prise dans les violences du temps. C’est le roman d’une femme et d’un homme qui demande, comme nous : « qu’étions-nous et que sommes-nous devenus ? »
Ce qui garantit la puissance du roman et qui entraîna tant de bouleversements, ce qui assure sa puissance d’abstraction et de fascination, c’est que, dans toutes ses profondeurs il exprime la loi même de l’impossible, la folie de l’impossible. Au-delà de toutes les formules, comme Platon, comme la grande lyrique courtoise et comme Pétrarque et plus même que Dante et comme la musique qui emporte les corps, le roman ne nous apprend pas seulement qu’il est impossible d’aimer, mais que tout amour est amour à l’impossible et amour de l’impossible même.
Edition : Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, éd. Fl. Lotterie et E. Leborgne Paris, GF, 2018.